Par Benjamin · Stay Sharp · Mis à jour le 22 octobre 2026

Une
chose m'est souvent venue en tête lorsque j'aiguisais mes outils
dans mon atelier : et si un jour j'avais le luxe d'être rémunéré
pour toutes ces heures passées, l'échine courbée au-dessus des
pierres à eau ? Ne serait-ce pas merveilleux ? Well well well…
Compte tenu de mon poste actuel à la boutique Stay Sharp de Québec,
on peut dire que la vie réserve de beaux cadeaux.
Je l'ai dit
précédemment dans une de mes chroniques, mais il faut savoir que je
n'avais jamais expérimenté l'aiguisage de couteau avant d'entrer
dans le monde de la coutellerie, un jour de juin 2026. C'est toujours
intimidant d'aborder une nouvelle discipline artisanale mais en
contrepartie, un lot formidable de défis divers et variés vont de
pair avec cette nouvelle vie. Aiguiser des lames, c'est bien joli,
mais qu'est-ce que ça implique exactement ? Pour répondre à cette
question, laissez-moi un peu vous expliquer comment j'aborde cet
exercice, du début à la fin :
Lorsque le client arrive pour
aiguiser un couteau, il faut tout d'abord que je l'examine afin de
connaître son état. Peu importe la forme, la longueur ou l'acier de
la pièce en question, tout est secondaire lorsque l'on parle de la
façon dont il a été traité. Deux cas de figure s'appliquent alors
: soit nous avons affaire à un aiguisage, soit à une réparation.
Il est donc important de peser le pour et le contre, et de dire au
client si ça vaut le coup d'engendrer des coûts pour un couteau qui
vaut moins cher que le service facturé. Si je vois que le profil du
couteau a été modifié par des aiguisages précédents, je le dis
au client afin de l'avertir de la situation. Je
garde toujours en tête que la valeur sentimentale d'un couteau peut
primer sur le prix d'achat, et on a souvent des gens qui veulent
simplement redonner vie à leur précieux ustensile. Ensuite, je
donne un prix selon la longueur de la lame et du type de couteau
auquel j'ai affaire. Enfin, je remplis le bon d'aiguisage et je mets le
couteau dans la file d'attente.
Maintenant,
quelle est mon approche ? Ma principale préoccupation est la durée
de vie du couteau et de conserver sa géométrie. La chose que je garde
en tête tout au long du processus est que chaque lame possède une
sorte de "jauge de vie" : c'est un nombre d'aiguisages
précis qui, lorsqu'il tombera à 0, nécessitera un affinage de
l'acier Jigane (mou) dans son épaisseur afin de "dévoiler"
l'acier Hagane (dur) en son centre. Pour faire plus court, enlever du
matériel va compromettre l'intégrité du couteau avec le temps. La
géométrie du couteau, quant à elle, a été pensée par le
fabricant afin de permettre au couteau d'allier performance et
durabilité. Il est donc très malvenu d'aiguiser, sans la
respecter.
Malheureusement, certaines réparations, comme les
éclats sur le tranchant ou la pointe, ne nous donnent pas le choix :
on doit enlever du matériel. Dans certains cas, cela nous amène à
"thinner" le couteau pour redévoiler l'acier de coupe, et
son apparence va légèrement changer. C'est une opération qui prend énormément de temps et d'expertise, mais le résultat
final vaut le coup. Pour un chef ou un passionné, ces objets
représentent beaucoup plus qu'un simple morceau de métal. Notre
mission chez Stay Sharp, est de les chouchouter afin qu'ils puissent
donner le meilleur d'eux-mêmes dans les mains de leur
propriétaire.
Une fois que l'aiguisage est fait, je viens
affûter à la bande de cuir double face. C'est similaire au fusil (ou
queue de rat) que la majeure partie des gens utilisent, mais je
trouve que son effet est beaucoup plus doux sur la lame, avec des
résultats optimaux. Je ne reviendrai jamais en arrière, et j'aime
le ressenti que j'ai en l'utilisant… sans oublier qu'il est
beaucoup plus sécuritaire. Enfin, je prends soin du manche
avec un mélange d'huile et de cire: ça va nourrir le bois, le
rendre imperméable à l'humidité et à la saleté. Pour ma base de
données personnelle, je viens toujours prendre des photos avant et
après l'aiguisage afin de pouvoir analyser mon travail, et
m'améliorer pièce après pièce.
Enfin,
J'emballe la lame dans du papier glacé et je remets le couteau dans
sa boite, en sécurité. Lorsque le client vient en boutique, une
inspection se fait en sa compagnie, tout en montrant les performances
de coupe sur une feuille de papier. Je lui fais part de mes
observations, si un thinning serait à prévoir dans un futur plus ou
moins proche, ou toute autre critique pertinente et constructive. Une fois le
paiement effectué, tout le monde se quitte sur un sourire, et c'est
la fin de l'expérience Stay Sharp.
Notez que dorénavant,
nous passerons à un rythme bimensuel en ce qui concerne la
publication des chroniques. Prenez soin de vous, et merci de suivre
ces tranches de vie.
Benjamin

